Défense collective de l’Europe et Europe de la Défense*
Antoine Bouvier
Ancien directeur de la stratégie d’Airbus, membre associé de la CAIA, membre de l’AAE
* Texte initialement publié dans le numéro 136 du magazine de la Confédération amicale des ingénieurs de l’armement (CAIA) et reproduit avec son aimable autorisation.
Il est temps pour l’Europe de prendre en main sa propre défense. Face aux incertitudes et aux limites de la défense collective de l’Europe, l’Europe de la défense, c’est-à-dire principalement l’Europe des programmes en coopération, a un rôle clé, mais trop souvent décrié, à jouer.
Les incertitudes et les limites de la défense collective de l’Europe
La défense nationale est une compétence régalienne, « La première raison d’être de l’État » affirmait le Général de Gaulle.
Mais la défense collective de l’Europe, aujourd’hui, c’est l’OTAN.
Si l’article 42.7 du TUE (Traité de l’Union européenne) stipule que les États membres se doivent mutuellement assistance en cas d’agression armée sur leur territoire, il s’empresse de préciser que « l’OTAN reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre ».
L’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique du Nord) est un système de sécurité collective dont le fondement est l’article 5 du Traité qui stipule qu’une attaque armée contre l’un de ses membres est considérée comme une attaque contre tous.
En juin 2025, en route vers le sommet de l’OTAN à La Haye, le Président Trump avait déclaré que « l’article 5 pouvait s’interpréter de plusieurs façons », ce qui est d’ailleurs juridiquement exact, mais remet en cause l’hypothèse implicite de la défense de l’Europe depuis la création de l’OTAN : le caractère automatique du soutien militaire américain en cas d’attaque contre un pays européen de l’Alliance. La protection de l’OTAN est incertaine.
Lorsque Michel Debré est allé à Washington pour informer Robert McNamara que la dissuasion nucléaire française était opérationnelle, le Secrétaire à la Défense des États-Unis ne s’en est pas ouvertement réjoui, mais lui a déclaré en substance : « Ne pensez pas une seconde que les États-Unis laisseront la France les entraîner dans une escalade militaire et nucléaire qui s’opposerait à leurs intérêts stratégiques et menacerait le territoire américain ».
L’Ukraine n’est pas membre de l’OTAN. Mais c’était aussi le message brutal du Président Trump au Président Zelensky en février 2025 dans le Bureau ovale : « You are gambling with World War 3 ». Cette ambivalence est au cœur de l’Alliance atlantique : à la fois fondement irremplaçable – pour le moment tout du moins – de la défense collective de l’Europe, et instrument de contrôle des États-Unis.
L’Union européenne est-elle une alternative à l’OTAN pour assurer la défense collective de l’Europe ? On en est très loin. L’actuelle Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) est restreinte à des opérations de maintien de la paix hors du territoire de l’Union. Cette PSDC pourrait-elle évoluer vers une défense collective de l’Union ? L’article 42.7 nous apporte la réponse : « la PSDC conduira à une défense commune, dès lors que le Conseil européen, statuant à l’unanimité, en aura décidé ainsi ». Ce n’est pas pour demain.
Une autre alternative serait la mise en place d’une coalition ad hoc entre pays « able and willing ». C’est aujourd’hui ce qui est envisagé pour donner à l’Ukraine des garanties de sécurité. Mais on se souvient de la remarque du Maréchal Foch : « Depuis que j’ai commandé une coalition, j’admire beaucoup moins Napoléon ».
Scalp Stormshadow de MBDA. / MBDA’s Scalp Stormshadow. Photo © 2007 David Monniaux CC
Les promesses de l’Europe de la défense
Incertitude et ambivalence de l’OTAN, Union européenne contrainte par les traités, questions sur l’efficacité de coalitions ad hoc : la défense collective de l’Europe est un casse-tête institutionnel et stratégique.
D’autant plus que les pays européens ont acheté, en moyenne sur les dernières années, plus de 60 % de leurs équipements de défense hors d’Europe, la grande majorité aux États-Unis. La plupart des pays européens sont donc, de fait, dépendants des Américains pour la mise en œuvre de leurs capacités militaires.
Alors, que faire ?
Certes, le bilan de la coopération européenne dans les programmes d’armement est contrasté. Certes, les fondamentaux mêmes de la coopération européenne sont parfois ébranlés par des divergences stratégiques ou des rivalités industrielles entre les nations. Et pourtant, une nouvelle vague ambitieuse de programmes en coopération ne permettrait-elle pas de franchir une étape majeure vers la prise en main par les Européens de leur propre défense ?
Face aux incertitudes et aux limites de la défense collective de l’Europe, l’Europe de la défense, c’est-à-dire principalement l’Europe des programmes d’armement, ne serait-elle pas une “ardente obligation” ?
Plusieurs grands programmes structurants, certains interétatiques, d’autres communautaires, couvrent la plus grande partie des spectres capacitaire, technologique et industriel. Ils intégreront de nouvelles capacités offensives et défensives : cyber, drones multi-milieux, intelligence artificielle (IA) et autonomie.
Ces programmes sont bien connus, ils ne sont pas si nombreux. On peut en dénombrer six principaux :
- Le SCAF : Système de combat aérien futur. Coopération entre la France, l’Allemagne et l’Espagne. Le SCAF n’est pas seulement un avion, c’est un système et un cloud de combat, application en Europe du concept capacitaire de “Air & Space Power”.
- Le MGCS : Main Ground Combat System. Programme franco-allemand du char de combat futur et du futur système de combat terrestre. Programme phare de KNDS, les débuts ont été certes difficiles, mais les derniers développements sont encourageants.
- L’ENGRT : European Next Generation Rotorcraft Technology. L’option européenne pour le futur hélicoptère de combat, financée par le Fonds européen de défense, en concurrence avec une offre américaine dont les industriels et l’administration américaine font la promotion en s’inspirant du programme F-35.
- Le FMAN-FMC : Futur missile antinavire – futur missile de croisière. Programme franco-britannique développé par MBDA baptisé “Stratus” : le futur de l’antinavire et de la frappe dans la profondeur, successeur du Scalp, du Storm Shadow, de l’Exocet et du missile américain Harpoon en service dans la Royal Navy.
- IRIS2 : Constellation de satellites de télécommunication en orbite basse, la réponse de l’Europe à Starlink et à SpaceX. Programme dual financé en partie par la Commission européenne.
- Le FMTC : Future Mid-size Tactical Cargo. Programme du Fonds européen de défense. L’avion-cargo militaire qui aura vocation à remplacer le C130 américain, produit à plus de 2 000 exemplaires.
Certes, ces programmes défrayent régulièrement la chronique et suscitent des polémiques passionnées. Pourtant, si l’on se place dans une perspective géopolitique de long terme, ces programmes sont la seule voie qui permettrait aux nations européennes d’acheter des équipements en majorité européens et de disposer de capacités opérationnelles communes garantissant l’autonomie d’emploi.
Si ces programmes, aujourd’hui menacés, ne sont pas confirmés, les conséquences seraient désastreuses : fragmentation en Europe et achats hors d’Europe.
Le Meteor de MBDA. / MBDA’s Meteor. Photo © MBDA
Une ardente obligation
C’est la responsabilité historique des industriels français et européens de travailler à la concrétisation de ces programmes en coopération européenne.
Churchill disait que « la démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres ». Cet aphorisme s’applique aussi à la coopération.
Il serait temps de dépasser les approches nationalistes et les frustrations entretenues entre les nations européennes. Il serait temps d’apprendre des erreurs, comme des succès, du passé. Il serait temps de donner un nouvel élan à l’Europe de la défense.
