De l’espace aux start-up : Comment l’Europe transforme sa base industrielle de défense
Timo PESONEN
Directeur général de l’industrie de la défense et de l’espace (DEFIS), Commission européenne
Au cours de la dernière décennie, l’environnement sécuritaire de l’Europe a profondément changé. La concurrence stratégique, les bouleversements technologiques et les conflits de haute intensité sur notre continent ont mis en évidence la nécessité d’un écosystème industriel européen de défense solide, innovant et compétitif. “Le Livre blanc pour la défense européenne – Préparation à l’horizon 2030” fixe une orientation claire et une feuille de route précise.
Pour ce faire, l’UE a mis en place plusieurs instruments : le Fonds européen de défense (FED) soutient la recherche et le développement collaboratifs dans le domaine de la défense depuis 2021 (plus de 7 milliards d’euros pour la période 2021-2027) ; le programme européen pour l’industrie de défense (EDIP) renforce la préparation et la coopération industrielles ; l’action pour la sécurité en Europe (SAFE) accorde jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts pour soutenir les investissements des États membres dans le domaine de la défense. Parallèlement, le prêt de soutien de 90 milliards d’euros à l’Ukraine vise à renforcer sa résilience, en soutenant ses capacités industrielles dans le domaine de la défense. Ensemble, ces instruments renforcent la capacité de l’Europe à concevoir, produire et maintenir des capacités critiques, à réduire les dépendances stratégiques et à accélérer la mise en œuvre des innovations. Ils contribuent également à passer d’une demande fragmentée à une coopération européenne, où le développement et les achats conjoints permettent d’accélérer la mise à disposition. La feuille de route pour la transformation de l’industrie de la défense est claire : il faut raccourcir les cycles entre innovation et déploiement, augmenter la capacité industrielle et renforcer les chaînes d’approvisionnement pour les composants critiques.
La “nouvelle défense” : plus rapide, plus intelligente et plus connectée au champ de bataille
Les grands programmes de défense traditionnels étaient conçus pour fournir des capacités complexes qui restaient en service pendant des décennies, avec des cycles de développement longs et des financements importants. Ce modèle reste essentiel. Cependant, l’évolution rapide des technologies et des menaces exige également des approches complémentaires. C’est dans ce contexte qu’apparaît la “nouvelle défense” : plus agile, itérative et axée sur le numérique, avec des boucles de rétroaction plus rapides entre utilisateurs et développeurs.
L’intelligence artificielle, les cybercapacités et les drones transforment la guerre moderne. Ces technologies évoluent en mois plutôt qu’en années, souvent stimulées par des écosystèmes civils et à double usage. Conscient de cette réalité, le FED soutient les technologies disruptives et l’expérimentation, tandis que le programme d’innovation en matière de défense de l’UE (EUDIS) permet de mettre en relation les start-up, les centres de recherche et l’industrie avec les utilisateurs militaires, afin de tester plus tôt les technologies et d’accélérer leur transition vers une utilisation opérationnelle. Les activités de l’EUDIS, notamment les défis en matière d’innovation et les hackathons (marathons de programmation) axés sur des problèmes opérationnels réels, s’inscrivent dans cette évolution culturelle qui consiste à passer d’un approvisionnement prudent à une expérimentation et un apprentissage contrôlés.
Les conflits récents et actuels soulignent la pertinence de cette approche. La guerre en Ukraine a montré comment les conditions du champ de bataille accélèrent l’adaptation, en particulier dans des domaines tels que les drones, la guerre électronique et les opérations dans des environnements où le GNSS est inaccessible. Le prototypage rapide, la conception modulaire et la collaboration étroite entre les utilisateurs et les développeurs se sont avérés décisifs. La priorité est de plus en plus accordée à l’innovation axée sur l’utilisateur, aux essais sur le terrain et aux architectures évolutives, afin de créer un écosystème de défense capable d’apprendre au rythme des réalités opérationnelles.
L’Ukraine aide également l’Europe à structurer ce pipeline d’innovation à grande échelle. BraveTech EU relie le soutien à l’innovation de l’UE à l’écosystème d’itération ukrainien, permettant de passer rapidement du développement aux essais et au déploiement. L’instrument de soutien à l’Ukraine de l’EDIP fournit un cadre pour soutenir l’industrie de défense du pays et renforcer son intégration dans la base industrielle européenne. Le nouveau Bureau d’innovation de défense de l’UE à Kiev sert de lien entre les boucles de test ukrainiennes et la mise à l’échelle européenne, en complément de BraveTech EU.
Plus de 5 200 participants se sont réunis à l’occasion des FED Info Days 2026. / Over 5200 participants gathered for the EDF Info Days 2026. Photo © Europa.eu
Élargir l’écosystème de défense : une approche combinée
La transformation de la base industrielle de défense européenne repose sur une combinaison d’innovation ascendante et d’investissements stratégiques descendants qui reflète une logique simple : l’avancée technologique nécessite un écosystème où l’innovation agile et le développement de capacités à long terme se renforcent mutuellement.
Du côté ascendant, des initiatives telles que EDF/EUDIS réduisent les barrières à l’entrée sur les marchés de la défense, traditionnellement dominés par de grands maîtres d’œuvre. Les accélérateurs, les projets de mise en relation et les projets collaboratifs FED aident les start-up et les PME à comprendre les exigences du secteur de la défense, à adapter leurs technologies et à entrer directement en contact avec les utilisateurs. En outre, le “mini-omnibus de la défense” a introduit des procédures simplifiées et accélérées pour les technologies innovantes, réduisant ainsi la charge administrative et accélérant la mise en œuvre.
En parallèle, l’Europe continue d’investir massivement dans des domaines stratégiques qui renforcent la résilience à long terme. Parmi les capacités prioritaires pour l’horizon 2030 figurent la défense aérienne et antimissile ainsi que les systèmes de drones et de contre-drones. L’espace occupe également une place centrale : la navigation par satellite sécurisée, l’observation de la Terre et les communications protégées sont indispensables aux opérations modernes, s’appuyant sur Galileo, Copernicus et GOVSATCOM. L’Europe doit également protéger et garantir la résilience de ses actifs et services spatiaux, notamment par la connaissance du domaine spatial et la protection contre le brouillage et l’usurpation d’identité. Un “bouclier spatial” européen, axé sur la résilience, la protection et la continuité assurée des services, contribue à protéger les infrastructures critiques et à maintenir des capacités industrielles vitales.
L’interaction entre ces deux dimensions crée des avantages mutuels. Les grands programmes offrent une orientation et une stabilité, tandis que les start-up et les entreprises deeptech peuvent apporter des innovations rapides et des solutions disruptives. Cette approche combinée descendante et ascendante rend l’écosystème industriel européen de défense plus fort, plus innovant et plus résilient.
Trusk Tech, Pays-Bas, gagnants du « hackathon 2025 » organisé par EUDIS, dans la catégorie Aérospatiale souveraine. / Trusk Tech, The Netherlands, winners of the EUDIS 2025 hackathon, category Sovereign Aerospace. Photo © Monica Stuurop fotografie and EUDIS (EU Defence Innovation Scheme)
Conclusion : une transformation collective à l’horizon 2030
Cette transformation ne concerne pas uniquement le financement. Elle exige une gouvernance qui valorise la rapidité et les résultats, une coopération plus étroite entre les forces armées des États membres, l’industrie et le monde universitaire, ainsi qu’un engagement politique ferme. Les feuilles de route pour la préparation de la défense à l’horizon 2030 et pour la transformation fixent des étapes vers une Europe capable d’anticiper les menaces, de mobiliser l’innovation et de maintenir une capacité industrielle à long terme. Pour l’Europe, le défi réside dans la mise en œuvre : des cycles plus courts, des chaînes d’approvisionnement fiables et la capacité d’adapter la production aux besoins. En harmonisant la politique industrielle, le soutien à l’innovation et la planification stratégique, des systèmes spatiaux aux laboratoires d’intelligence artificielle, des grandes entreprises aux start-up, l’Europe jette les bases d’un écosystème de défense plus rapide, plus résilient et plus compétitif, tout en restant ancré dans la coopération et l’interopérabilité à travers le continent.
