La défense spatiale

Juin 22, 2026 | Actualités, Article de la Lettre AAE

Jean-Daniel TESTÉ

Ancien Commandant Interarmées de l’Espace, membre de l’AAE

L’espace extra-atmosphérique est aujourd’hui considéré par la plupart des grandes puissances spatiales comme un nouveau milieu d’opérations. Chacune de ces puissances et également certaines autres de moindre importance se sont organisées en ce sens par la création de composante spatiale militaire et la publication de stratégies spatiales de défense nationales.

On observe également un changement de priorité dans les politiques spatiales, les applications de sécurité et de défense prennent le pas sur les applications scientifiques, du moins en orbite terrestre.

Par voie de conséquence les menaces spatiales augmentent, alors que plus globalement l’environnement spatial se complexifie par l’arrivée massive de nouveaux acteurs.

Compte tenu de l’importance majeure des systèmes orbitaux pour le bon fonctionnement de notre société et par-dessus tout de notre sécurité, la France, l’Union européenne et l’OTAN ont pris la mesure des enjeux et augmentent leur effort pour développer une “Défense spatiale” prête à relever ces défis.

Quatre fonctions principales

Nous engloberons dans la défense spatiale toutes les utilisations de l’espace pour des besoins de sécurité nationale et de défense, y compris le volet diplomatique qui les accompagne, en considérant les quatre composantes majeures, définies également dans la stratégie spatiale de défense nationale française publiée en 2019.

Soutien aux capacités spatiales

La première étape, à la fois fondamentale et fondatrice, consiste à savoir développer, acquérir et mettre en œuvre les systèmes spatiaux : lanceurs et satellites. Elle repose sur :

  • des compétences particulières de recherche et d’ingénierie ;
  • des installations industrielles régulièrement modernisées ;
  • des bases de lancement dont les caractéristiques permettent des mises en orbite fréquentes et en toute sécurité ;
  • des centres de contrôle ou d’opérations qui assurent le lien entre le sol et les systèmes en orbite afin de programmer les missions et récupérer les données, superviser l’état des systèmes et conduire les mesures de maintenance et de reconstitution le cas échéant.

Les investissements sont colossaux et ne peuvent pas être improvisés, ils nécessitent des délais importants, une bonne anticipation et une planification rigoureuse pour être amenés à maturité et opérationnels. De surcroît, compte tenu de l’évolution très rapide du domaine spatial, l’effort doit être maintenu dans le temps afin de garantir l’actualisation nécessaire à la compétitivité stratégique ou commerciale.

Appui spatial aux opérations

Depuis le début de la conquête spatiale les applications militaires des moyens spatiaux ont été développées. D’abord limitées au niveau stratégique (renseignement stratégique, dissuasion nucléaire) elles sont peu à peu devenues indispensables aux opérations militaires de toute nature sur la planète :

  • SATCOM (communications par satellite) pour assurer l’échange d’information de façon sécurisée entre les différents échelons de commandement d’une opération ;
  • ISR (intelligence, surveillance et reconnaissance) : satellites d’observation et d’écoute électromagnétique pour le suivi de l’adversaire, de ses mouvements et de ses postures ;
  • PNT (positionnement, navigation et synchronisation) : satellites GNSS pour la localisation précise des forces interarmées, leur navigation sur le théâtre d’opérations et la synchronisation de tous les systèmes d’armes alliés.
Réseaux de capteurs SST de l’Union européenne en 2025. / EU SST sensor networks in 2025. 	© EU SST

Réseaux de capteurs SST de l’Union européenne en 2025. / EU SST sensor networks in 2025. © EU SST

Connaissance de la situation spatiale

Dans le contexte de l’augmentation des risques et des menaces dans l’espace que nous connaissons actuellement, la sécurité de nos satellites revêt un intérêt majeur, plus encore que par le passé. Il est indispensable de connaitre l’activité spatiale sur toutes les orbites, sans lacune et avec la plus grande précision possible, cela afin d’identifier et d’anticiper les évènements dangereux, d’en attribuer la cause et la responsabilité avec certitude et de commander les contre-mesures de protection de façon efficace.

Action dans l’espace

Lorsque la situation est bien connue et proprement évaluée, il faut agir afin de protéger nos moyens en orbite et leurs installations de soutien au sol. Cette action se place à plusieurs niveaux :

  • en amont dès la conception des systèmes en prenant le sujet de la sécurité le plus tôt possible par le durcissement des satellites et/ou la mise en place de moyens d’autodéfense à bord ;
  • en orbite par le déploiement de véhicules spatiaux d’action dans l’espace aptes à mener des missions d’inspection, d’interposition, de poursuite, de capture et de désorbitation ;
  • au sol, par la mise en œuvre de moyens de commandement et de systèmes offensifs de différente nature : illuminateurs lasers, brouilleurs électromagnétiques, micro-ondes de forte puissance, missiles antisatellites, etc.

L’ensemble fonctionnant en boucle selon le principe habituel d’un cycle des opérations : Observation, Analyse, Décision, Action, Observation.

 

Démonstrateur d’action dans l’espace du Commandement de l’espace, TOUTATIS.<br />
TOUTATIS, French Space Command space action demonstrator. 	© DGA

Démonstrateur d’action dans l’espace du Commandement de l’espace, TOUTATIS / TOUTATIS, French Space Command space action demonstrator. © DGA

Un système

Ainsi un système de défense spatiale, à l’instar d’autres systèmes de défense plus conventionnels, se compose de plusieurs fonctions opérationnelles :

Surveillance et poursuite des objets spatiaux (SST)

Cette composante rassemble les capteurs de toutes natures qui recueillent de l’information sur les objets en orbite ; capteurs optiques (télescopes, radar, laser ou radio fréquence) pour obtenir la meilleure couverture et une bonne actualité de l’information, répartis sur tous les continents. De plus, pour obtenir une précision suffisante à l’identification des objets spatiaux et à l’attribution des actions dans l’espace, il convient de disposer de capteurs positionnés dans l’espace.

Traitement, analyse des données et élaboration de la situation spatiale (C2)

Les informations recueillies par les différents capteurs sont transmises au sol et centralisées au sein d’un centre d’analyse et de commandement (Space C2). Elles sont d’abord qualifiées, normalisées dans un standard commun, fusionnées, mémorisées dans le catalogue national des objets spatiaux puis présentées à l’analyse. Cette phase consiste à établir la situation spatiale sur toutes les orbites accessibles par les capteurs. On parle alors de Recognised Space Picture (RSP). En fonction de cette RSP et des évènements détectés, les capteurs peuvent être réorientés pour obtenir plus de détail et éventuellement alimenter le processus de prise de décision en vue d’actions dans l’espace offensives ou défensives.

Action spatiale (OSM)

Cette composante est sollicitée pour conduire des opérations défensives ou offensives, voire de dissuasion ou de découragement lorsque certains de nos systèmes spatiaux sont menacés. Elle intervient aussi pour préciser la menace et proposer un ciblage précis de nos actions. Indispensable à notre sécurité dans l’espace et à notre crédibilité stratégique, elle met en œuvre différents véhicules spatiaux qui conduisent des missions complémentaires : poursuite, inspection, interposition, brouillage, capture, désorbitation et d’autres modes d’actions plus innovants.

L’espace n’est plus un domaine de combat futur : c’est aujourd’hui un champ de confrontation où se jouent la continuité des fonctions vitales de nos sociétés, l’efficacité des opérations militaires et le statut stratégique des nations. Face à la multiplication des acteurs, la diversification et l’hybridation des menaces et à l’encombrement croissant des orbites, les premiers défis résident dans la maîtrise de la situation spatiale sur l’ensemble des orbites, la résilience des systèmes dans l’espace et au sol. S’y ajoutent des enjeux de ressources humaines qualifiées, de soutien à une base industrielle compétitive et de clarification du cadre normatif et des règles d’engagement dans un milieu encore peu régulé.

Le Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux. / The Operational Centre for Military Surveillance of Space Objects. 	Photo © S. Maillet/Air and Space Force/Armed Forces

Le Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux. / The Operational Centre for Military Surveillance of Space Objects. Photo © S. Maillet/Air and Space Force/Armed Forces

La préservation des capacités spatiales est un enjeu majeur. Le développement d’une défense spatiale et la formation de personnels qualifiés pour la mettre en œuvre doivent rester une priorité.

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