Avertissement : Ce texte reflète uniquement l’opinion de son auteur et n’engage en aucune manière la parole officielle de l’Académie de l’air et de l’espace.
Par Eric DAUTRIAT, Ancien directeur directeur des Lanceurs du CNES et ancien vice-président de l’AAE
Comme on pouvait s’y attendre, Artemis 2 fait à nouveau bouillir la vieille marmite du débat sur le vol habité. S’y ajoute, en France, le vol de Sophie Adenot à bord de l’ISS.
A nouveau les thuriféraires de ce que l’humain « en personne » apporte à la recherche et apporterait à l’exploitation, affrontent les « réalistes » qui démontrent que le coût de cette présence humaine est incommensurable avec sa plus-value scientifique et technique, modeste.
Quant au « programme » Artemis lui-même, pour autant qu’on puisse parler de programme, il est si erratique et ses objectifs si peu affirmés que l’on aurait du mal à le considérer comme une digne suite d’Apollo. Coût gigantesque du SLS malgré les décennies écoulées depuis Saturn V, scénario à base d’une station orbitale lunaire maintenant disparue, rôle improbable du Starship dont la dépense d’énergie, du fait de sa taille, pour se poser sur la surface lunaire et en repartir, sera disproportionnée par rapport à l’objectif (ah c’est vrai : il n’y a pas d’objectif !), plans B, C… Z, retards empilés, rien de tout cela ne donne confiance et on serait presque tenté d’y voir une parabole des errements politiques de l’administration Trump sur la scène internationale…
A vrai dire, même si Artemis était un vrai programme, il est difficile de donner tort aux contempteurs du vol habité si on suit leur argumentation « économique ». L’ISS, si on ose dire, tourne en rond, et la géologie lunaire ou autre peut très certainement tirer le meilleur parti d’une robotique novatrice bien plus abordable. Quant à l’exploitation des ressources, passe pour celle prévue « in-situ », mais pour alimenter la Terre, c’est une blague.
Il n’en reste pas moins qu’Artemis 2, en soi, est un succès technique, et qu’on éprouvait de l’émotion, dans la nuit du 6 avril, à entendre pour la première fois depuis plus de cinquante ans, la voix des humains en train de faire le tour de la Lune. Sans se mettre en orbite autour d’elle, on l’aura noté, à la différence d’Apollo 8.
La couverture médiatique de la mission a été moyenne. Dans les grands titres, mais sans prééminence par rapport à l’actualité terrestre. Il faut dire que celle-ci est, hélas, particulièrement fournie et donne tout ce qu’il faut comme images spectaculaires aux chaînes d’info continue, plus gourmandes des flammes des bombardements que de celles d’un lancement spatial. Cependant quatre cent mille personnes ont assisté, à Cap Canaveral, au décollage de la mission Artemis 2, bien plus que pour celui d’Apollo 8 en 1968. Qui dira que l’aventure lunaire n’intéresse plus personne ? Ah oui, peut-être qu’ils n’étaient là que pour le spectacle brut de la fusée, le ressenti des vibrations. On peut toujours tout ramener au niveau du sol.
Franchement, le vrai débat n’est pas – ne devrait pas être – dans l’intérêt « économique » respectif du vol automatique et du vol habité, ni dans l’intensité de la propagande nécessaire à l’adhésion des supposés gogos. Il faut oser s’écarter d’une approche « utilitariste » qui n’accorde aucune place à l’essentiel : la volonté humaine d’aller dans l’espace, physiquement, vraiment, notre « désir d’espace », pas unanime, certes, mais qui est largement partagé à travers le monde. La recherche du « prestige » généralement évoquée (avec condescendance) est seconde par rapport à ce désir, elle en découle, car il est bien plus ancien qu’elle. Ce n’est pas un désir « irrationnel », même s’il ne s’appuie pas sur le calcul coût-bénéfices ; mais un désir existentiel.
Admettons aussi que la profondeur anthropologique de cette volonté d’exploration physique n’est pas une raison suffisante pour l’accomplir coûte que coûte. On peut considérer celle-ci comme… une vieille lune, un résidu du XXe siècle, un rêve usé, OK boomer. On peut décider que d’excellents robots produits par notre intelligence assureront « presque » la même présence dans le système solaire. Pourquoi pas ? Mais il faudrait pour cela poser ce débat.
Il faudrait d’abord que l’Europe sorte de cet entre-deux à base de strapontins qui ne satisfait personne, de cette incapacité d’avoir une vision claire du vol habité. Se laisser embarquer dans Artemis pour y fournir un module de service et une partie de la défunte Gateway peut avoir un intérêt industriel, mais rien de plus. Signer les accords Artemis consiste à entériner une perspective d’exploitation commerciale qui n’est pas la nôtre (ou peut-être que si ? comment savoir ?). Suivre en sous-traitant les virages serrés de la « stratégie » américaine demande une échine très souple, ce qui tombe bien, mais cela mène à quoi ? A quémander, en retour, un vol très hypothétique de Thomas Pesquet ou de Samanta Cristoforetti vers la Lune, comme ça, une fois, sur les épaules des autres, pour la com’ ? L’Europe n’a jamais réfléchi collectivement à ce qu’étaient pour elle les enjeux du vol habité – ou l’absence d’enjeux.
Il faut dire que l’Europe adore « déconstruire ». Ce verbe figure parmi les vedettes actuelles du vocabulaire médiatique. En France, nous nous employons à merveille à déconstruire les « récits », les « narratifs ». Et pour mieux donner à déconstruire, tout (l’aventure spatiale, mais aussi le voyage en avion, le sport, le progrès, les Lumières) est considéré comme narratif, autrement dit, tout n’est qu’histoires, au sens de « raconter des histoires » ou des sornettes. Ainsi, déconstruire le mythe américain de la Destinée Manifeste, tellement instrumentalisé, était évidemment nécessaire. Mais il y a longtemps que c’est compris, inutile d’y revenir sans cesse.
Le problème est que déconstruire prend tellement de temps et d’énergie qu’on ne pense plus à « construire » quoi que ce soit.
L’exploration spatiale n’a pas tant besoin d’un narratif que d’une vision, d’un récit que d’une volonté. Une volonté qui partirait non des délires miniers mais de l’enjeu véritable : la découverte, l’aventure humaine, le désir d’espace, la façon de l’accomplir, les valeurs à y faire briller.